La maille du vivant

Cet article est extrait du livret « Pensées sans penseur, actions sans acteur – La maille du vivant » accompagnant la session éponyme des fondamentaux de la psychologie bouddhiste. Ce livret est disponible en fin d’article pour les abonnés au réseau.

Qu’est-ce que le vrai soi ? Il est limpide et lumineux comme le ciel bleu et rien ne le sépare de tous les êtres.
Kodo Sawaki

Pensées sans penseur, actions sans acteur, voilà un titre qui a de quoi interpeller ce que nous considérons comme le centre de notre expérience et susciter craintes et tremblements. S’élève peut-être en nous une réticence à envisager l’absence de ce à quoi nous tenons le plus et qui semble fonder le socle de l’expérience : moi.
A moins que ce titre ne nous questionne sur ce que nous appelons « moi », entité id-entité qui dans son évidence n’est jamais véritablement suspecté des souffrances que son illusion engendre.
Il ne s’agit pas pour autant, si nous questionnons cette réalité d’un soi solidifié, de sombrer dans les écueils nihilistes, ce serait là un extrême qui n’aurait rien de libérateur.
Tout en étant, selon le dharma, fruit de causes et conditions, le penseur s’élève en même temps que la pensée, il coémerge et est inséparable des liens qui le font émerger comme sujet interdépendant d’un objet. Dans cette trame, ce tissu, ces mailles inter-correlées moi apparaît comme le joyau reflétant l’ensemble des autres joyaux, singulier et cependant relié. C’est la belle image du filet d’Indra.

Croire qu’il y a un soi est stupide mais croire qu’il n’y en n’a pas est encore plus stupide, nous rappelle l’enseignement.
A la question : y-a-t-il un soi ? Le bouddha répondit que non
A la question : alors il n’y a pas de soi ? Le bouddha répondit qu’on ne pouvait dire cela.
Nous sommes renvoyés à l’expérience directe de la méditation, plutôt qu’à prendre parti de façon conceptuelle et dogmatique. C’est le point fort de la pédagogie du bouddha et de son enseignement, la voie du milieu est celle qui évite les pièges des extrêmes de l’éternalisme et du nihilisme.

La méditation

Par la pratique de la méditation de l’attention nue et dépouillée, de la pacification et de la vision pénétrante (samatha-vipasyana), nous réalisons que les causes principales de souffrance sont dans notre esprit. Elles se manifestent sous la forme d’agitation mentale. Si nous voulons nous séparer de nos souffrances, il est nécessaire d’observer l’esprit. Or l’esprit est ce qu’il y a, à la fois de plus proche et de plus intangible. Le monde subtil des pensées, des fantasmes et des rêves est une donnée de base de notre expérience tout aussi importante que celle de l’univers matériel et physique.
Par la méditation, et ses différentes formes, nous affinons notre attention et notre capacité de nous concentrer et d’observer cet univers de l’esprit et à voir qu’il n’est pas limité à l’exercice de capacités mentales ou affectives mais qu’il est un champ infini de qualités d’éveil.

Le chemin de la méditation comporte des étapes pour nous familiariser avec les qualités de ce champ vaste qu’est l’esprit, même si son immédiateté est au-delà de toute étape et progression. Mais du point de vue de là où nous sommes lorsque nous commençons la pratique, il est important de prendre conscience de l’agitation intérieure et d’apprendre à pacifier l’esprit agité. En effet, on ne peut l’observer, découvrir sa nature réelle s’il est encombré de pensées, d’images, et de toutes sortes d’agitation fébrile et récurrente.
Bavardages, productions et projections font que l’esprit se pollue lui-même. Pour briser ce cercle vicieux, nous apprenons à poser notre attention sur un support neutre, celui de la respiration. L’esprit n’est pas que l’agitation, il s ‘agit donc de découvrir ce qu’est l’esprit lorsqu’il est calme et détendu.
L’esprit tel qu’il nous apparaît ordinairement est constitué d’une accumulation d’informations et d’images de toutes sortes, de sensations, d’impressions dont il n’a que faire en général mais qu’il s’approprie avec avidité et ignorance.
Si nous demeurons dans l’agitation, nous ne pourrons avoir une bonne opinion ni de nous même, ni du monde, ni de la vie. Au fond de nous même, nous pouvons découvrir un état de paix, de calme, de clarté qui se manifeste comme un état beaucoup plus naturel que l’agitation et l’anxiété actuelles.
Lorsque l’esprit vient au repos, nous sommes différents, nos perceptions de nous même sont différentes. La tentation de s’approprier cette expérience nouvelle est la tentation de saisir et de solidifier, par peur que l’expérience ne m’échappe je veux en faire quelque chose, la ranger quelque part afin de pouvoir la ressortir, bref l’insécurité sur laquelle repose la saisie d’un soi engendre sans cesse des peurs et des manques que l’on voudrait combler.
Ce que je veux saisir m’échappe et me demande d’entrer dans la sagesse de la non saisie, de l’instant naturel, jusqu’à réaliser la paix profonde de la non dualité capable d’intégrer toutes les formes changeantes, comme les vagues se détendent dans la mer. Apprendre à se détendre dans sa vraie nature est réaliser l’illusion d’être une vague séparée de l’océan. C’est donc à la fois apprécier la vague et apprécier l’océan comme inséparables.

A l’origine est la pure simplicité, qui n’est pas une qualité morale mais une vacance totalement lumineuse et ouverte. Rien à saisir, rien à rejeter, rien à accueillir, rien à refuser etc.

C’est comme si quelqu’un peignait de sa propre main tigres et dragons et puis, les regardant, prenait peur. Les gens vivant dans l’illusion sont ainsi. Les pinceaux de la pensée et de la conscience peignent des montagnes en lame de rasoir et des forêts de sabres et pourtant, ce sont la pensée et la conscience qui s’en effraient.
Bodhidharma

Impermanence, interdépendance et vacuité

Observer l’esprit est prendre conscience de la nature impermanente des êtres et des choses. Rien ne dure car tout est composé. Tout composite voit ses éléments se désagréger, changer, cela ne peut donc être une source de refuge ultime, tout au plus un réconfort provisoire.
L’impermanence et l’interdépendance sont les prémisses de la vacuité. Ce sont les premiers enseignements du bouddha : tout est impermanent, tout est le fruit de causes et conditions, tout est interdépendant.

Tout ce qui est né mourra, tout ce qui s’est rencontré se séparera, tout ce qui s’est accumulé se dispersera, tout ce qui s’est érigé s’écroulera.

Ce n’est ni bien ni mal, c’est l’attachement à une permanence qui nous fait ressentir de la souffrance à cet égard. L’attachement est la saisie d’une permanence qui est illusoire et de fait nous empêche d’apprécier la beauté éphémère de ce qui se vit. Si j’apprends à vivre sans être dans la saisie illusoire, alors je serai capable d’apprécier ce que je suis en train de vivre et de cette appréciation je trouverai l’énergie et la joie de vivre et de mener à terme ce qui me tient à cœur.

L’interdépendance ouvre à la richesse de l’expérience et exprime ce qu’est le vide d’entité. La vacuité est ce vide d’entité qui révèle la plénitude des liens, qui fait prendre conscience des réseaux d’émergence de causes et conditions changeantes. La vacuité ne nie pas la personne qui est l’expression des qualités d’éveil mais nous demande d’être attentif à la saisie de l’ego qui fonctionne sur des bases illusoires.
Nous pourrions parler en terme de mandala, qui à sa manière exprime les liens, réseaux, trame de l’interdépendance. Le mandala de l’ego est celui de la saisie d’une illusion solidifiée qui ressemble aux six royaumes d’existence. Le mandala de la personne est ce qui participe de notre bonté fondamentale et perce le mandala de l’ego, comme le soleil perce à travers les nuages. L’éthique est ce qui favorise l’émergence de ces qualités qui existent déjà naturellement. Le mandala de la présence est l’ouverture fondamentale qui précède toute obstruction où nous réalisons que les qualités d’éveil ne nous appartiennent pas mais que nous sommes à leur service. C’est ce que réalise le bodhisattva dont la motivation de départ peut être tourné vers son propre éveil puis cette motivation est tournée vers le bien des êtres avant le sien.
Ces différents mandalas se superposent comme autant de voiles à lever, de réalités à dévoiler.
De la considération de l’impermanence, de la richesse de l’interdépendance, de la libération de l’illusion découle une appréciation de la précieuse existence humaine. Nu et les mains vides nous sommes arrivés dans cette vie, nus et les mains vides nous partirons de cette vie. Conscients de cela, hâtons nous d’explorer ce que nous sommes au-delà des identifications habituelles car nous avons tous un potentiel de transformation à portée de main. De la nudité de soi à la nudité de l’autre, allons à l’essentielle vérité du joyau du cœur. Passons sur nos blessures un baume de vacuité, en nous rappelant notre vraie nature.

Jamais malade bien que malade
Jamais vieillissant bien que vieillissant
Jamais mourant bien que mourant
La réalité avant la division –
Là est la profondeur insondable.
Uchiyama Roshi

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