« A toi » par Kōdō Sawaki

Une collection de 34 aphorismes zen vivifiants de Kōdō Sawaki

Né en 1880, Kōdō Sawaki est considéré comme l’un des grands maîtres zen du XXème siècle. Sa vie prit un tournant décisif à l’age de 13 ans, lorsqu’il fut témoin de la mort d’un homme par arrêt cardiaque dans une maison close alors qu’il travaillait comme guetteur pour la pègre. A 16 ans, il parvint à se faire engager comme serviteur dans le temple  Eihei-ji un des deux temple-mère de l’école Sōtō. Un jour, alors qu’il pratiquait zazen dans sa chambre, une vieille dame qui le croisait tous les jours sans le remarquer entra dans sa chambre et le salua comme s’il était le Bouddha en personne. Sawaki réalisa alors la noblesse qu’il y avait dans la posture et décida de pratiquer zazen pour le reste de sa vie.

Kodo Sawaki

Devenu moine en 1897, il est enrôlé en 1904 dans l’armée japonaise pour combattre en Chine. Influencé par les courants nationalistes, il combat sans retenue. Sawaki est grièvement blessé au combat, il est laissé pour mort et jeté dans un charnier où il reste plusieurs jours avant d’être retrouvé.

De retour au Japon en 1906, il se consacre pleinement à l’étude du dharma du Bouddha sous l’influence de différents maîtres. En 1914, alors agé de 34 ans il pratique zazen du matin jusqu’au soir, seul dans un temple à Nara. A partir de 1922, il voyage beaucoup au Japon, transmettant la pratique de zazen et animant des conférences. A cette époque, le terme zen était rattaché à la pratique des Koans Zen de l’école Rinzai. Dans l’histoire du bouddhisme japonais, Kōdō Sawaki est le premier maître de notre ère à réinstaller la pratique de zazen, shikantaza, à l’égale de la pratique des Koans.

Comme il n’a jamais vécu dans son propre temple et qu’il n’a écrit aucun livre, beaucoup l’ont surnommé « Kōdō le sans-domicile-fixe ». En 1963, la fatigue l’oblige à abandonner sa vie d’itinérance et à s’installer au temple Antai-ji où il mourut en 1965 à l’age de 85 ans. A sa mort, l’abbé de Antai-ji, Uchiyama Roshi, décida de faire une sesshin de 49 jours au lieu des rituels funéraires traditionnels, impulsant ainsi le style particulier des sesshin d’Antai-ji : sesshins sans « joujoux » – pas d’enseignement sur le Dharma, pas de lecture de soutra, pas de paroles, pas de kyosaku (le bâton rituel) ni de samu (le karma yoga).

Le texte qui suit a été traduit par Anette, Lama Wangmo & Cédric avec l’autorisation des traducteurs de la version anglaise : Jesse Haasch et Muhō, abbé du temple Antai-ji. Nous les en remercions chaleureusement. Il s’agit d’une collection de paroles de Kōdō Sawaki Roshi, regroupés par Uchiyama Roshi et mise en forme par son disciple Kushiya Shusoku Roshi. Composé de 34 aphorismes, la version complète est disponible pour les membres du réseau. Que cette lecture rafraîchisse votre zazen !

KodoSawaki

1. A toi qui ne peux pas t’empêcher de te préoccuper de la façon dont les autres te voient

Tu n’oses même pas lâcher un seul pet en présence d’un autre. Chacune et chacun d’entre nous doit vivre sa propre vie. Ne perds pas de temps à déterminer qui est le plus talentueux.
Les yeux ne disent pas: « Bien sûr que nous sommes inférieurs, mais nous voyons mieux. »
Les sourcils ne répondent pas, « Bien sûr, nous ne voyons rien, mais nous sommes plus haut. »
Vivre le dharma du Bouddha signifie accomplir sa fonction complètement sans savoir qu’on le fait. Une montagne ne sait pas qu’elle est grande. La mer ne sait pas qu’elle est large et profonde. Chaque chose dans l’univers est agissante sans conscience de l’être.
Le chant de l’oiseau et le rire de la fleur apparaissent naturellement, complètement indépendamment de la personne assise en zazen, au pied de la falaise.
L’oiseau ne chante pas en l’honneur de la personne en zazen. La fleur ne fleurit pour émerveiller la personne avec sa beauté. Exactement de la même façon, la personne ne s’assoit pas en zazen afin d’obtenir le satori. Chaque être vivant réalise tout simplement le soi, par le soi, pour le soi.
La religion signifie vivre sa propre vie, complètement fraîche et nouvelle, sans se laisser avoir par personne.
Eh! Qu’est ce que tu regardes? Ne vois-tu pas qu’il s’agit de toi ?
Le trou du cul n’a pas besoin d’avoir honte d’être le trou du cul. Les pieds n’ont pas de raison de se mettre en grève, simplement parce qu’ils sont des pieds. La tête n’est pas ce qu’il y a de plus important, et le nombril n’a pas besoin d’imaginer qu’il est le père de toutes choses.
C’est bizarre que les gens regardent le président comme une personne particulièrement importante. Le nez ne peut pas remplacer les yeux et la bouche ne peut pas remplacer les oreilles.
Tout a sa propre identité,  insurpassable dans tout l’univers.
Des enfants ont attrapé une souris et maintenant elle se tord dans le piège. Ils prennent plaisir à regarder la façon dont elle se gratte le nez jusqu’au sang et comment elle s’arrache la queue.  En fin de compte ils vont la jeter en pâture au chat.
Si j‘étais à la place de la souris, je me dirais, « Vous satanés humains, vous ne vous amuserez pas avec moi! » Et je m’assiérai simplement en zazen…

2. A toi qui penses que c’est important d’être dans le coup

Tu es toujours accroché aux autres. Si quelqu’un mange des frites, tu veux aussi des frites.. Si quelqu’un suce un bonbon, tu veux aussi un bonbon.. Si quelqu’un siffle dans un sifflet, tu cries, «Maman, achète-moi aussi un sifflet! »
Et cela ne concerne pas seulement les enfants.
Quand le printemps arrive, tu laisses le printemps te tourner la tête. Lorsque l’automne arrive, tu laisses l’automne te tourner la tête. Tout le monde attend juste quelque chose pour se faire tourner la tête. Certains vont même jusqu’à vivre en faisant tourner les têtes – ils produisent de la publicité.
Les gens aiment la confusion émotionnelle. Il suffit de regarder les affiches de films à l’entrée du cinéma: rien que de la confusion émotionnelle sur les visages. Le dharma du Bouddha  signifie ne pas se mettre à la merci de la confusion émotionnelle. Il y a déjà beaucoup de bruit dans le monde pour rien.
Cela va de pair avec être une personne ordinaire : elle ne peut voir qu’avec les yeux de la bêtise collective.
Être entouré de héros et rassembler son courage pour jouer au héros soi-même – il n’y a rien de bien héroïque là-dedans. Un voleur dit à son fils: «Si tu ne t’arrêtes pas tout de suite avec ta satanée honnêteté, tu ne seras jamais un voleur respectable comme moi. Tu es une honte pour la profession! »
L’homme prend un air intelligent et parle d’être Seigneur sur la terre. Et en même temps, il ne sait même pas par où commencer avec son propre corps : il regarde le sport à la télévision et se défend en disant que tout le monde le fait aussi.
Nous vivons dans la stupidité collective et confondons cette folie avec une expérience véritable. Il est essentiel que tu deviennes transparent pour toi-même et que tu te réveilles de cette folie. Zazen signifie prendre congé du groupe et marcher sur tes deux pieds.
Pris, un à la fois, les gens sont encore supportables, mais quand ils forment des cliques, ils commencent à devenir stupides. Ils tombent dans la stupidité de groupe. Ils sont tellement déterminés à devenir stupides dans un groupe qu’ils forment des clubs et paient des cotisations de membres. Zazen signifie prendre congé de la stupidité de groupe.

3. A toi qui es totalement épuisé de te battre avec ton conjoint

La question n’est de pas de savoir qui a raison. Vous voyez tout simplement les choses d’un point de vue différent.
Arrête d’essayer de te prendre pour quelqu’un de spécial – et sois juste ce que tu es. Eteins la flamme. Assieds-toi!
Tout commence quand nous disons « je ». Tout ce qui suit est illusion.
Tout le monde imagine que son ego est une chose immuable, un point central autour duquel tout tourne. Il était une fois un homme qui a dit, « Regardez, tout le monde est en train de mourir, sauf moi! » Il y a longtemps qu’il est mort !
Tout le monde parle de se marier par amour, mais n’est-ce pas, en fait, juste un mariage pour le sexe ? Au final n’est-ce pas simplement une histoire de pénis et de vagin? Pourquoi tout le monde ne dit pas simplement qu’il est tombé amoureux d’un vagin?
Jette un oeil à la tête d’un chien qui vient de copuler. Il regarde simplement l’espace avec des yeux étrangement vides. C’est exactement pareil avec les gens – au début, ils sont frénétiques, mais à la fin, il n’y a rien du tout.
Un homme qui ne comprend rien épouse une femme qui ne comprend rien, et tout le monde dit: « Félicitations ! » Alors là, c’est moi qui ne comprends rien.
La famille est le lieu où les parents, les enfants, le mari et la femme en même temps se tapent tous sur les nerfs.
Quand un enfant se rebelle, les parents l’invectivent : « Tu ne comprends rien ! » Mais les parents ne sont-ils pas pareils ? N’est-il pas tout aussi vrai qu’ils ne comprennent rien du tout ? Tout le monde se perd dans l’ignorance.
Tout le monde parle de l’éducation, mais pour quoi est-on éduqué ? Pour être des citoyens ordinaires, voilà tout.
L’observation de ces êtres humains à la dérive est encore plus drôle que de regarder les singes au zoo.

4. A toi qui commences tout juste à broyer du noir

Quelle honte d’être né être humain et de passer sa vie à se faire du souci. Tu dois atteindre le point où tu es reconnaissant d’être né humain.
Naissance, vieillesse, maladie et mort – on ne peut pas plaisanter avec ces faits ultimes.
La réalité : savoir  s’en occuper doit être notre objectif. Ne reste pas coincé dans des catégories.
Il est étrange que pas une seule personne ne considère sérieusement sa propre vie. Pendant des siècles, nous avons trimballé quelque chose que nous n’avons pas digéré. Et nous nous consolons avec le fait que c’est  la même chose pour les autres aussi. Voilà ce que j’appelle la bêtise de groupe : penser que nous devons juste être comme les autres.
Satori signifie créer sa propre vie. Cela signifie se réveiller de la stupidité de groupe.
Dans une région de Mandchourie, les chariots sont tirés par des chiens énormes. Le pilote accroche un morceau de viande devant le nez du chien et le chien court comme un fou pour essayer de l’attraper. Mais bien sûr, il ne le peut pas. Sa viande lui sera jetée, une fois que la charrette aura finalement atteint sa destination. Puis, en une seule bouchée, il avale le morceau.
C’est exactement la même chose avec les gens et leurs chèques de paie. Jusqu’à la fin du mois, ils courent après le salaire, suspendu en face de leur nez. Une fois que le salaire est versé, ils l’avalent d’un coup, et ils sont déjà repartis pour courir après la prochaine paie.
Personne ne peut voir plus loin que le bout de son nez. Tout le monde croit que sa vie a, d’une façon ou d’une autre, un sens, mais les gens ne sont pas vraiment différents des hirondelles : les mâles  collectent la nourriture, les femelles sont assises sur les œufs.
La plupart des gens n’ont pas une approche claire de la vie. Ils bricolent des solutions de fortune, comme frotter une épaule endolorie avec une lotion.
La question est: pourquoi froncez-vous tellement le sourcil ?
Si vous ne faites pas attention, vous allez passer votre vie entière à ne rien faire d’autre qu’à attendre que vos espoirs de personnes ordinaires soient comblés.

5. A toi dont la vie est une question d’argent, d’argent et encore plus d’argent

La grandeur de l’homme : vous lui donnez un peu d’argent et immédiatement, il commence à se mettre en mouvement.
Le bonheur et le malheur humain ne dépendent pas seulement de l’argent. Si le solde de votre compte d’épargne était une mesure de votre bonheur, la chose serait simple. Mais ce n’est vraiment pas le cas.
Sans argent, tu as des difficultés. Pourtant, tu devrais savoir qu’il y a des choses plus importantes que l’argent.
Tu penses sans cesse au sexe. Pourtant, tu devrais savoir qu’il y a des choses plus importantes que le sexe.
Ne sois  pas  impuissant au point de commencer à dire que tu as besoin d’argent pour vivre. Dans ce monde, tu  peux  mener une vie agréable sans compte d’épargne.
Même les professeurs d’université ne se préoccupent que de gagner leur pain quotidien.
Rien de plus pitoyable que de te nourrir de ta position  et de ton salaire.
« Travaille travaille ! Lorsque tu travailles, tu gagnes de l’argent. Avec de l’argent, tu peux te détendre et avoir toujours quelque chose à manger » Comparé à une pensée aussi simpliste, le marxisme est vraiment sophistiqué.
Certains pensent qu’ils sont importants parce qu’ils ont de l’argent. D’autres pensent qu’ils sont importants parce qu’ils ont le « satori ». Mais quelle que soit la manière dont  tu gonfles ton propre sac de chair, tu ne te transformeras  en rien d’autre qu’en démon.
Ce qui ne t’appartient pas remplit l’univers entier. Là où les pensées personnelles s’arrêtent, commence le dharma du bouddha.
Dans le monde, il est toujours question de gagner plus ou moins ou de perdre,  plus ou  moins. Pourtant, dans Zazen, il n’est question de rien. Zazen n’est bon à rien. Voilà pourquoi il n’existe rien de plus grand ni de plus complet.

Dōgen dit:
Les fleurs qui  ornent le ciel de mon cœur,
Je les offre aux bouddhas des trois mondes.

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