Guérir les blessures,  Mandala des contes

L’orange de Chichi

Voici un conte que j’ai écrit il y a quelque temps pour un atelier et retouché pour l’occasion – J’espère qu’il vous réjouira – Je me suis rappelée ma grand-mère qui disait qu’à Noël autrefois on avait juste une orange et son regard brillait comme une enfant heureuse, c’était quelque chose!

L’orange de Chichi –

Chichi, le petit ours turquoise attendait bien sagement dans sa boite en fer, une vieille boite de biscuits qui était devenue son royaume, au fil des années et des années il en était passé comme autant d’étoiles au ciel d’été.
Allongé au fond, entouré de quelques médailles saintes, il semblait attendre telle une momie égyptienne extraite de son tombeau qu’on le découvre. Il se sentait près aujourd’hui, allez savoir pourquoi précisément, ce Noël là, il se sentait prêt à traverser à nouveau le grand fleuve de lumière qui mène de la naissance à la mort et de la mort à la naissance. Allez savoir pourquoi ! Il y a des jours comme-ça où le cœur nous fait signe.

Et par qui aurait-il pu être découvert, si ce n’est par la petite fille de ses rêves ? Il l’avait clairement vue lors d’une résonance de rêves, dans les ateliers de la fée Fêlée, une jolie petite-fille aux boucles blondes courait dans un champ de blé, les bras ouverts et tendus vers la vie, l’appelant par son nom. Cette vision avait changé le cours de sa vie, ou de sa mort, qui sait ? En tous cas soudain il s’était senti un goût de chocolat dans la bouche. Et ça c’était plus savoureux que tout et plus vrai que toutes les sciences du monde!

Depuis il attendait qu’elle vienne le chercher, en adhésion à cette belle vision, aussi précise qu’un bonnet de lutin et verte comme les prairies d’un monde accompli et serein. On ne peut douter des histoires où le regard s’illumine.
Elle le prendrait par la main, renouant avec l’innocence du monde. Il sentirait, lui le vieil ours, ce petit pincement au cœur, un cœur si sensible qu’il se veut irrémédiablement relié au vent qui toujours le déracine.
Il avait envie de lui chuchoter à l’oreille : oui petite-fille, la vie est belle et cruelle. Mais de ton cœur tu es la reine, de cela ne doute jamais.

Chichi se rappelait que des petites-filles il y en avait eu beaucoup dans sa vie pharaonique! la petite fille, la prochaine, la sienne, il avait entendu son histoire un jour qu’il siestait hors de sa boîte près d’un grand arbre.
Les arbres savent tout. Celui-ci lui avait confié que la petite venait d’une lignée de femmes au triste sort. Une lignée de femmes oubliées. Elles avaient souffert, victimes des croyances d’une époque, et cela empêchait leurs âmes de véritablement vouloir s’incarner. Elles se rappelaient toutes au dernier moment que la vie était souffrance, et effectivement elles se devaient de traverser cet océan de larmes. La petite changerait ce paradigme avait dit l’arbre. Elle sera grande, bien plus grande que toutes ses ancêtres, mais seulement grâce à leurs forces à elles, qui avaient en silence et dans l’ombre préparé le terrain.
Après ces confidences de l’arbre sur le destin de la fillette, Chichi s’était endormi, le nez dans les étoiles.
Il avait rêvé du cercle sacré des vénérables anciennes et anciens qui a lieu dans la constellation de la Grande Ourse tous les mille fois mille ans, c’est-à-dire précisément à cet instant, et cela dans toutes les galaxies de tous les mondes possibles et inimaginables, et dans toutes les langues même celles pas encore découvertes. Mais comment est-ce possible ?
Mère Oursonne de l’étoile de diamant avait proclamé :

nous autres, avons dans l’humanité une longue histoire, de tribus en civilisations, sur la terre comme au ciel, de tous les entre-mondes des plus grands aux plus minuscules, nous sommes venus pour protéger les enfants, pour écouter avec tendresse leur désespoir et leur rappeler la bonté et la beauté sauvage de leur âme qui s’émerveille.

En chaque adulte dort un enfant oublié, parfois sacrifié, et parfois toute une famille d’enfants qui veulent être entendus.
Notre rôle est de les entendre, de les accompagner, de veiller sur eux et de leur rendre la douceur de leur âme perdue.

Chichi entendait, dans le grand silence de la nuit, et sans ouvrir les yeux, les milliers de pulsations de son sang courant dans ses veines. Son corps était un vaisseau qui fit se soulever la boîte. Elle voyagea, traversant de multiples espaces, aux étranges habitants, puis elle heurta une cheminée, s’engouffra dedans et rebondit sur le sol. Elle était arrivée à destination, Chichi à bord.

Mais où est-il ?

Le couvercle se soulève ! Il a bon espoir d’un regard tendre mais ce sont deux yeux perçants autour d’un bec sec et pointu qui l’observent.

– Comment as tu ouvert la boite ? s’enquiert Chichi
– ouvrir une boite est à la portée de toutes les mains

– justement tu n’as pas de main

– je ne suis pas non plus un pigeon ordinaire – regarde !

Le pigeon secoue ses plumes grises et ses pattes effectivement ressemblent à des doigts

– tu es un jouet en fait c’est ça demande l’ours ?

– bien vu camarade. Je pensais trouver à manger en ouvrant la boite, des miettes de biscuit, des grains de blé pourquoi pas, des restes de sandwich de rennes mais rien de tout ça

– tu es un jouet tu n’as pas besoin de manger

– et alors est-ce une raison ? Le petit garçon à qui j’appartenais aimait bien me faire avaler quelques flocons de son petit déjeuner et j’aimais ça figure-toi

– que viens-tu faire ici ?

– hélas ! Le petit garçon m’a oublié quand il est devenu grand … depuis j’erre sans but dans le vaste monde, pas plus tard qu’hier j’ai croisé la fanfare de Brême, j’ai bien aimé y roucouler un peu, ensuite j’ai repris un vol de nuit et là je suis tombé sur le petit tailleur. L’as tu déjà vu le vaillant petit tailleur ? Connais-tu son histoire ?

A cette évocation le pigeon battait des ailes et ses yeux roulaient dans tous les sens.
-ah ! une personne formidable ! Tu connais sa devise à la suite de la fameuse histoire avec les mouches ?

Petit ours hocha la tête pour faire comprendre que non

– sept d’un coup ! Sept d’un coup !

Le pigeon se mit à battre si fort des ailes qu’il s’envola et traversa le plafond.
– sept quoi ? cria l’ourson qui voulait savoir la fin de l’histoire

Il referma le couvercle et reprit sa posture de cadavre dans son caisson d’isolation sensorielle.
Il laissait les images flotter dans l’aquarium de ses vagues pensées .
Il entendit à nouveau du bruit près de la boite. Celle-ci se renversa et le couvercle s’ouvrit brusquement.

Immédiatement il sentit la truffe humide d’un chien le renifler avidement et le pousser du museau.
– eh là pas si vite mon ami je ne dois pas bouger d’ici j’attends quelqu’un

– qui ça ? aboya le chien

– la petite fille de mes rêves je l’ai vu elle va venir une fois qu’elle aura envie de jouer au jeu du sept d’un coup –

il ne sait pas pourquoi cette phrase sort ainsi de sa bouche – une intuition sûrement !

Le chien est curieux.
Il s’allonge le museau entre ses pattes et demande à Chichi, le petit ourson bleu de lui expliquer son intuition.

– eh bien imagine que tu as un dé – tu vois ce que c’est un dé qu’on lance avec des points dessus – le chien se mit à baver en signe d’acquiescement –

– oui je vois que tu vois dit l’ourson mais ne bave pas trop –

– le dé tu le lances – admettons qu’il tombe sur le nombre six c’est bien six t’en penses quoi ?

Le chien s’apprêtait à baver.

Alors c’est bien et en même temps quand c’est sur six ce n’est pas sur un autre chiffre tu es d’accord ?

Le chien secoua ses babines pour dire oui puis au dernier moment les agita pour dire non.
Il pensait qu’il en faisait bien des chichis ce petit ourson pour vous faire avaler des évidences sous des airs de détective privé.

– je reprends ,écoute moi bien – quand tu es sur la face 6 et que tu la regardes, d’autres faces te sont cachées, tu es d’accord ? Tu dois donc ne pas oublier ce qui t’est caché et relancer le dé pour ouvrir de nouveaux possibles.

Si tu jettes 7 fois le dé ta vie changera – le vaillant petit tailleur se mit à danser le kazatchok là bas sur les rives de son éveil –

– comme sept fois la balle d’or du Roi grenouille ? Réagit le chien. Tu sais l’histoire d’un prince qui est métamorphosé en grenouille. Une petite fille perd sa balle dans le puits – j’adore les balles – et la grenouille la lui ramène en échange de l’inviter à sa table festive et au final c’était plein de colère et au final ça finit bien, tu vois de quoi je parle ?
– oui j’ai vaguement entendu parler des embrouilles de cette grenouille mais bon y en a dans presque toutes les histoires des grenouilles je ne les connais pas toutes non plus !

– est-ce qu’à la place des chiffres il pourrait y avoir autre chose se risqua le vieux chien fou

– exactement il peut y avoir autre chose… des symboles par exemple des images vivantes qui sont des clés pour ouvrir à d’autres mondes qu’on ne connaît pas encore.

– waouh dit le chien je vais vite aller aboyer ça dans le vaste monde, tu m’as donné envie de reconquérir mes balles et mes ballons, et de trouver quelqu’un qui voudra bien jouer avec moi.

Il partit en faisant de grands bonds comme s’il suivait un ballon-papillon imaginaire.

L’ourson se replaça dans sa boite après avoir secoué son pelage. Tout cela l’avait un peu fatigué. Il avait très envie de se reposer, de méditer, et peut-être aussi de rêver. D’ailleurs c’était comme si le rêve prenait possession de son corps. Il ne résista pas.
Dans le silence et la douceur de la nuit, le sapin illuminait la pièce. Il était minuit, l’heure où les jouets, la nuit de Noêl se font entendre. Chichi entendit une voix : je l’ai trouvé ! Je l’ai trouvé !

Une main délicate le souleva.

La petite fille le regardait. Elle avait bien grandi c’était une femme à présent.
Elle l’épousseta et le serra contre elle.
– Chichi, mon ours chéri il y a bien longtemps que je te cherche. Je ne t’ai jamais oublié. Où étais tu ?

– Bien caché dans un conte avait-il envie de dire et jamais très loin de toi.

Elle lui narra tous ses déboires, tout ou presque ce qui lui était arrivé dans le monde des grands. Comment elle avait l’impression de n’avoir pas su trouver sa place, toutes ses déceptions affectives, ses échecs professionnels, toutes les blessures qui s’étaient ré-ouvertes les unes après les autres, au fil des rencontres, des événements imprévus, de l’adversité. Certes la vie ne l’avait pas épargnée.
– Toi mon Chichi tu me connais, tu me comprends et surtout tu m’aimes n’est-ce pas ?

– bien sûr que je t’aime chuchota l’ours et je vais te parler de toi tel que je te connais du fond du cœur. Écoute bien ! chaque jour je te parlerai d’une qualité, de celle que tu vois et de celle que tu oublies de voir.
Regarde dans la boîte il y a un dé magique.

Lance le – vois ! il est tombé sur une l’image d’une orange. Détaille cette orange, sens là, ressens là avec tous tes sens, goûte la, elle est le trésor de toi-même, ce que tu veux réaliser. Comment goûter réellement l’orange ? Va vers elle, aie le courage et la persévérance de l’éplucher – pas à moitié, pas un petit peu mais entièrement – rappelle toi son goût et combien elle nourrira ton âme de saveurs essentielles – quoique tu désires dans le vie vois cela comme une belle orange juteuse, comme la jolie balle d’or de ton âme – ouvre-la en sept quartiers et donne chaque quartier à savourer au monde. Et regarde à présent ce qu’il y a derrière l’image, sa résonance, celle que tu commences à entrevoir.

Elle embrassa Chichi son ours chéri et l’emmena avec elle dans les forêts de son quotidien et plus jamais ils ne se quittèrent. Et ils eurent beaucoup, beaucoup de rêves exaucés.

Wangmo – Noël 2021 –

Enseignante de la psychologie bouddhiste et thérapeute systémique par les contes et les constellations systémiques. Conceptrice de Racines de la Présence.

3 commentaires

  • Isabelle Charbonnier

    Merci pour ce beau conte de Noël, merci pour la petite fille qui vient de prendre ma main pour m’emmener jusquà mon enfance et à la petite fille que j’étais – que je suis -. Bizz de cristal en étoiles irisées de givre gla-gla-cées !

  • Catia

    Oui merci Wangmo pour cette belle histoire ;0)
    la résonance de ce conte me plonge dans un univers familier qui réchauffe les coeurs dans ces journées bien fraîches,
    Quelle sagesse ce Chchi, il me fait quand même un peu penser à quelqu’un que j’ai la chance de connaitre quand je suis moi aussi dans les ateliers de résonance de rêve de la fée Fêlée ;0)
    « …De ton cœur tu es la reine et de cela ne doute jamais… », et « …ne pas oublié ce qui t’est caché… », voilà deux choses que je m’empresse de noter précieusement dans un petit coin de mon carnet, elles ont un parfum lumineux qui sent bon l’horizon. Encore merci ;0)

  • Nathalie

    « et relancer le dé pour ouvrir de nouveaux possibles ». Eh oui, ne pas oublier de relancer le dé de temps en temps sinon on reste le nez sur nos 2 fois 3 points parallèles et bien rangés et on n’en bouge pas jusqu’ à l’endormissement. A moins qu’un rêve vienne chambouler les 6 points en cercle ou en croix ou bien d’autre chose encore !… Mais autant relancer le dé, ça met plus de magie ! Merci Wangmo et Joyeuses fêtes de fin d’année à tous !

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