Changer de vision,  Guérir les blessures

Accompagner la mort qui nous accompagne

Un texte entre réflexion et analogie poétique, la vérité, s’il y a, reste suspendue entre les deux. Et tout est bien.

Accompagner la mort qui nous accompagne du berceau au tombeau devenant à nouveau matrice d’eau et terre de ciel, pour aller encore et partir d’où revenir.

Au coeur conscient des roses – ce qui ne peut se mettre en mots se déboutonne parfois en poésie – en ce langage du monde d’avant tout langage – fébrilité vibrante des origines perdues à l’infini et pourtant en recherche encore –

La mort, parce qu’elle est occultée ou qu’on s’interdit d’y penser, est en raison même de ce positionnement, notre plus grande peur. Dans notre imaginaire, mourir serein, relativement délesté des fardeaux émotionnels d’une vie qui restera inachevée par essence, semble une aberration, tellement ces expériences sont éloignées de la façon dont on nous a appris ou rien appris en fait sur ce qu’est la mort, comment l’aborder, comment en parler, comment s’en faire une amie.
Voir la mort comme séparée de la vie, son opposé irréconciliable, est en réalité un fantasme de toute puissance, un leurre de l’ego. L’ego étant la manière dont nous nous attachons aux choses, aux êtres, sans tenir compte de leur nature, toujours profondément changeante, insaisissable et décevante. Non qu’il ne faille apprécier ce que nous vivons mais il est tout aussi important d’en connaître la nature, afin d’aller plus profondément à notre propre rencontre, au-delà des apparences. Car c’est l’ignorance même de la nature de ce que nous vivons qui engendre la souffrance souffrante d’elle-même. Le décalage entre comment nous aimerions que les choses se passent et durent ou ne durent pas et la réalité même de la rivière que nous sommes et dans laquelle nous nous écoulons de manière irréversible titille sans cesse notre sentiment de pouvoir enfin nous détendre.
Parfois nous vivons l’impermanence dans son insécurité fondamentale comme une menace et parfois comme le rempart et la justification de notre propre inconsistance éthique : puisque tout change alors changeons tout tout le temps… le cynisme sied au cyclope de la raison irrationnelle.

Parfois nous voulons anticiper le déclin en voulant toujours avoir l’air jeune, branché, au top, car nous craignons l’invisibilité annoncée de notre obsolescence programmée. Oui, dans nos sociétés, vieillir est douloureux. Les écrans ne font que nous effacer toujours plus. Même si quand vous êtes mort, la toile en semble pas le prendre en compte et on peut toujours vous fêter votre anniversaire, ironie du sort qui fait des morts des fantômes du net. Comment se désabonner d’un mort ? Ça fait réfléchir….
En attendant des solutions toutes faites et prêtes à coller, nous mettons entre nous et la mort des couches toujours plus épaisses de déni et de contrôle.
Il y a beaucoup de bienfaits à pratiquer au quotidien l’impermanence qui rend vaine nos tentatives de liker l’immortalité. Nous ne cherchons plus à nous rassurer. C’est de l’énergie en prime. Nous acceptons vraiment, dans nos tripes et sous l’oeil attendri du coeur, que nous allons mourir, sans savoir ni quand ni comment. Et pas seulement nous mais les autres aussi.
Avec l’âge nous avons un indice de proximité, nous savons que nous nous rapprochons de ce moment de la mort. Bien que le sachant nous n’y croyons pas vraiment. Evidemment il ne s’agit pas de se déprimer ou de se détourner de la vie présente. Bien au contraire, il s’agit de l’apprécier telle qu’elle est, telle qu’elle arrive à l’instant. Telle qu’elle arrive à l’instant peut-être aussi la conscience de ces mémoires de souffrance, corporelles, émotionnelles qui sont là de manière résiduelles, et ne nous laissent pas en paix.

Ces résidus sont aussi bien des mémoires individuelles que familiales, collectives ainsi que toutes les formes de souffrance qui existent dans toutes les formes du vivant. Nous en sommes les réceptacles, souvent inconscients. Si la souffrance est noble c’est parce qu’elle pointe ses causes et peut ainsi nous éveiller, tout au moins nous réveiller des états somnambuliques, automatiques dans lesquels nous croyons trouver une sécurité.

C’est un sentiment étrange, je vous l’accorde, que ce paradoxe sur lequel nous déambulons, à savoir la beauté et la passion d’être au monde, et la souffrance de s’y savoir mortel. Tout être humain chemine avec cette insoluble blessure, comme un coucher de soleil qui n’en finit pas. Seule la conscience, à sa plaine élargie, nous rend apte à accueillir ces mystères de l’existence, non par l’intellect, mais par l’ouverture à notre propre sensibilité, notre vulnérabilité qui ne cherche plus à se masquer mais nous expose à notre propre transparence.

Ce qui paraît au travers, est que poser ses racines dans l’eau du coeur rend fort et flexible au vent des situations et de l’adversité. Peut-être est-ce cela la paix, non un état statique et rigide, comme un bloc fixé au sol. Mais un chantier de racines irriguées et sainement alimentées qui nous permettent de bouger avec ce qui vient, parce que cela vient.

Prendre les choses simplement, avec cette transparence à ce qui est, qui ne demande aucun effort pour accepter ou pas, est à la fois capacité de dire oui totalement à cette incarnation et en même temps de totalement la quitter. Rendre son costume de chair, s’en aller nu dans la terre à travers le ciel.

Accompagner c’est être compagnon, partager le pain quotidien de notre état d’errance, avec non pas des certitudes mais une qualité de présence. C’est cette qualité de présence qu’il importe de nourrir, aussi bien dans notre vie actuelle qu’au moment de la mort, pour nous mais aussi pour d’autres.

Car la mort que nous voulons accompagner en réalité nous accompagne depuis le début.
Alors oui il y a des traditions anciennes qui ont su préserver et transmettre l’essence de leurs co-naissances sur la nature de ce que nous sommes, et nous pouvons, si nous le souhaitons, interroger et mettre en pratique ces sources d’inspiration.

A nous de valider le chemin, même s’il a déjà été fait et refait, il ne peut être que dans la vivante expérience d’aujourd’hui, qui englobe tous les cycles de naissances et de morts que nous avons déjà traversé. Pas la peine de croire, il suffit d’entrer dans la résonance du coeur, en faisant confiance à notre intuition, une intuition éclairée par la non pensée. Pour cela, et pour ne pas nous égarer sur le sable blond des mots trompeurs, à force d’être trop ou mal utilisés, nous avons besoin d’écouter avec toute l’attention du monde ce qui est avant les mots, avant même avant et qui fleurit au coeur conscient des roses, dans les pauses et le silence.

Et pour terminer, je vous invite à l’amagie spontanée de l’instant blanc, à écouter avec votre oreille coquillage, posée en résonance, ces quelques copeaux qui s’épandent au vent des fleurs.

Avec au coeur l’amagie du
monde je vis et je meurs
à chaque seconde l’implant du
temps œuvre aux belles

rencontres me voici
incarnée vive âme qui vit en
berceau d’un tombeau

Au coeur conscient des roses
il vient des évidences
bien avant que tu ne penses
est l’inconnaissance du
silence et l’apnée du vent –
respire le vent des fleurs en boucles de
fleurs sur le front de l’enfant
jusqu’à la bouche du vieux

Au coeur conscient des choses
il est des morts et des
renaissances infiniment lestes
et bondissantes sur un fil de
soi renouvelé qui parfois se
casse en d’autres reliances
difficile de savoir à l’avance ce
qui résistera au temps
à vrai dire rien que
quelques bleus

Au coeur reliquaire gisent
des résidus de
souffrance qui te vrillent et te
brisent – tu laisses alors
l’espace te dissoudre en un
petit grain de poussière qui
lance ailleurs sa semence
claire et sa joie d’étoile
prenant racine dans
l’invisible amour des trames
du vivant et
l’amagie des sens
qui te feront un
habit de résilience

Enseignante de la psychologie bouddhiste et thérapeute systémique par les contes et les constellations systémiques. Conceptrice de Racines de la Présence.

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