Extrait de Tout n’est pas impermanent de David Brazier

La chose la plus parfaite peut mener au désastre et la chose la plus souillée peut être la plus fertile.

Il y a une cause et un effet, mais nous les voyons rarement avec clarté. Se fier à la cause et à l’effet est un facteur de libération, mais cela requiert cependant une profonde confiance lorsque le faux prospère et que le bien nous échappe. Un extrême consiste à s’irriter contre les maux du monde et à agir en tirant parti de cette énergie de colère. Un autre extrême consiste à devenir cynique et à ressentir l’inutilité de toute action. Il n’y a aucune noblesse, ni dans l’une, ni dans l’autre de ces attitudes.

J’ai récemment discuté d’une série de problèmes liés à l’écologie. On ne peut guère douter du grand nombre de dommages que les humains infligent à la nature et les conséquences peuvent en être très graves. C’est un exemple de cause et d’effet. « Cela ne provoque-t-il pas de la colère en vous ? » m’a demandé un ami. Je me suis rendu compte qu’il n’en était rien. Je peux constater que les humains sont, à bien des égards, des fléaux et que je suis l’un d’entre eux, mais me mettre en colère n’y changera rien. « Que nous soyons au ciel ou en enfer, notre devoir est toujours plus ou moins le même », ai-je répondu.

Je pense que nous nous mettons en colère lorsque nous prenons les choses à titre personnel, et lorsque notre identité et nos valeurs sont en jeu. Dans les situations dont nous parlons, je peux voir, à peu près comme tout un chacun, ce qu’il convient de faire, mais cela ne me touche pas personnellement au point d’éveiller ma colère, car je sais que je suis aussi coupable que n’importe qui d’autre.

Afin de cultiver le sublime, nous devons faire face à la vérité sur nous-mêmes. Au premier abord, cela est profondément déstabilisant. Nous ne sommes pas les êtres parfaits que nous aimerions être. Même lorsque nous voyons un quelconque moyen de nous améliorer, notre volonté est souvent trop faible pour traduire le changement dans les faits. Nous nous persuadons aisément que ce que nous avons déjà décidé sur le court terme est, sur le long terme, nocif pour nous et pour les autres. En fait, nous succombons plus facilement quand nous pensons que cela nous fait du tort et, d’une certaine manière nous sommes plus enclins à changer pour le bénéfice d’autrui. Mais dans un cas comme dans l’autre, nous sommes loin d’être parfaits.

La fonction de l’esprit est de percevoir l’univers dans le moindre grain de sable. C’est en travaillant sur leur irritante nature que les perles se fabriquent. Nos vies tournent autour d’intuitions cruciales sans lesquelles nous ne serions pas les êtres spirituels que nous sommes. Mais pour les apprécier, il nous faut adoucir l’éclat aveuglant d’une conscience timorée. Tenter de nier ces intuitions ne fait qu’entraver l’esprit et inhibe sa véritable activité. Cela ne signifie pas que nous retrouvons notre unité. Mais en prenant une sincère conscience de notre nature fragmentée, nous entrouvrons les portes d’un univers dans lequel des créatures fragmentées telles que nous, sont les héritiers du ciel et de la terre. Quand l’ego se retrouve en miettes, des merveilles indescriptibles se dévoilent devant nous.

On ne peut guère non plus compter sur la connaissance commune pour nous guider. Ce que tout un chacun considère comme sensé, est insensé. Ce que tout un chacun pense être beau ne relève que d’un art sans valeur. Ce que tout un chacun tient pour évident constitue une bonne base pour un questionnement pertinent. Le besoin de se conformer est source de déception et le besoin de se démarquer est source d’hypocrisie. Peu de gens sont capables d’être authentiques face à la vérité et ceux qui le sont, trouvent qu’il est risqué de l’exprimer. Le maître donne rarement des leçons, mais si vous pouvez faire un bout de chemin en sa compagnie, chaussé de vos propres mocassins, vous verrez le vaste ciel. Le maître a une disposition douce. Son esprit est détendu. Si c’est nécessaire, il est capable de livrer une bataille, mais il n’y trouve aucun plaisir.

Il peut couper des canes pour faire une maison et danser de joie et pourtant, il peut aussi éprouver de la peine pour les joncs qu’il a coupés. Quand le jeune Siddhartha a vu le corps de la Mère Terre déchiré par la charrue et les créatures qui y demeurent dévorées par les oiseaux, il a franchi la première étape de son véritable éveil.

Au-delà des activités humaines, il existe une vérité qui peut toujours leur servir de fondement solide. Il existe des chemins dans ce qui paraît être une nature sauvage et l’on peut y apprendre des chants ancestraux. Pour emprunter ces chemins, il faut devenir un peu fou et semblable à un enfant. Payez votre loyer et n’affichez pas votre étrangeté, mais tout en rendant à César ce qui est à César, tournez votre esprit vers le divin et prononcez un saint nom.

Quand cela est nécessaire, le sublime est la source inépuisable d’une extase et d’une terreur qui englobe tout, et pourtant il trouve sa vraie demeure dans le silence et la quiétude, car il n’a rien de tranchant. Il ne se met pas en avant, mais se fond dans le tout, et beaucoup ne le remarquent jamais. On n’est jamais privé de son réconfort et pourtant, en un certain sens, le sublime est aussi sans pitié. La vérité est vraie que nous le voulions ou non. Le monde n’est pas une projection de notre esprit, nous sommes sa projection à lui.

La description de la spiritualité requiert un véhicule ou un langage, un système de concepts et d’idées, mais ils sont toujours insuffisants. Du coup, la simplicité semble complexe et l’évidence paraît paradoxale. Les mots forment une carte, ils ne sont pas le territoire. Moins encore qu’une carte, ils sont des poteaux indicateurs et certaines destinations peuvent être lointaines. D’autres signes peuvent aussi être utiles, bien que les cartes que nous dressons à partir d’eux soient forcément incomplètes. Si vous êtes seul dans une ville étrangère, une carte est commode, mais il est beaucoup plus facile d’être accompagné par un habitant du lieu.

Tout ce que j’ai glané au fil des ans a finalement été désigné par le terme générique de thérapie Zen. Celle-ci se situe quelque part entre deux systèmes : celui de l’Asie du Sud-Est nommé amidisme et taoïsme d’une part, et d’autre part la psychologie et la philosophie occidentales. C’est la culture de la totalité. C’est un mode de libération au travers de la vérité, une vérité très souvent difficile et inconfortable et qui, très certainement, ne consiste pas à vivre selon une formule toute faite. Il s’agit plutôt d’un art inspiré par la nature qui sait mieux que nous : pas seulement la nature qui nous est proche, mais cette Grande Nature qui constitue, en profondeur, la toile de fond de toute l’activité de notre esprit.

L’amidisme est l’intuition de la compassion à l’œuvre dans le monde, et le renouvellement présent derrière toute entreprise. Le Tao est l’intuition de la sagesse dans le tissu des choses et il fonctionne à travers le jeu des oppositions. Le Zen est un chemin de travail personnel, enraciné dans le silence et la quiétude. Quant à la thérapie, c’est une forme d’accompagnement spirituel. Depuis que les chamans des temps anciens ont entrepris un voyage au delà des limites du moi, de nouveaux chemins n’ont cessé d’émerger. Nous aussi, nous découvrirons de nouvelles voies. La thérapie Zen n’est pas et ne sera jamais, un système clos. C’est une synergie de méthodes en croissance constante, et qui tirent leur efficacité de l’intuition d’un tout qui transcende l’ego. Elle possède beaucoup de portes d’entrée.

Ce livre est un recueil d’essais. Il a été revu, mais pas au point d’éliminer l’origine disparate de ses différentes parties. Elles indiquent la direction d’un parcours spirituel qui transcende telle ou telle religion particulière. Ce chemin doit être exploré par chacun, ce qui ne veut pas dire qu’il faille le faire seul, sans aide, et en trébuchant dans l’obscurité. Nous pouvons apprendre de nos ancêtres et nous avons raison de les honorer. Nous pouvons aussi nous entraider. Cette aide qui n’exclut ni obstacles, ni déceptions, constitue en elle-même une manière de comprendre la nature du chemin.

La capacité limitée de la compréhension humaine n’est pas simplement une restriction sur ce que nous sommes capables d’énoncer, c’est aussi un principe fondateur. C’est la description d’une approche pratique pour l’activité spirituelle selon la perspective d’une personne ordinaire, vivant dans un monde merveilleux, mais en même temps assaillie par tous les soucis, les limitations, les pressions, les responsabilités et l’irrationalité qui caractérisent la plupart d’entre nous. Ce n’est pas une présentation selon la perspective d’une vérité absolue ou d’une réalisation ultime. Ce n’est pas une injonction à devenir parfait, destinée à culpabiliser toute personne n’ayant pas atteint l’éveil. Un de ses messages fondamentaux est que ce sont précisément nos erreurs qui forment les graines de notre croissance future.

Beaucoup de personnes sont allergiques à l’idée même de religion, parce qu’elles l’associent à la notion de restriction et à l’imposition d’un sentiment de culpabilité. A mon sens, il s’agit là d’une vue erronée. La véritable religion nous permet de renouer avec la source de l’esprit. En fait, c’est le monde séculier qui nous impose des exigences irrationnelles et nous mène à la distraction. La vraie religion trouve sa place là où elle nous procure un refuge, où notre énergie naturelle peut être restaurée, là où se rallume la flamme, et finalement, là où nous pouvons rejoindre ce qui est vraiment sublime ou, du moins, nous en rapprocher du mieux que nous pouvons, selon le degré de développement spirituel auquel nous sommes parvenus.

Ce mode de pratique est adapté à des gens comme vous et moi. Tous les systèmes spirituels ont été faits par des gens, pour des gens et ils ont, comme eux, les mêmes limitations et les mêmes défauts. Cependant ils peuvent indiquer une vie orientée vers ce qui est au-delà de ces limites, non pas tant comme un but à atteindre, mais comme la dimension d’une réalité à apprécier et à laquelle on peut se connecter comme à un refuge fiable, au travers de toutes les vicissitudes de la vie réelle.

Je parlerai de l’Esprit. Cette notion est à nouveau difficilement définissable, mais le sens spirituel est un terme général désignant l’intuition que nous avons d’un tout plus grand et qui fait sens. Il comporte différents niveaux : nous pouvons parler de l’esprit dans lequel une action est accomplie ou bien de l’esprit de notre temps, ou encore de l’esprit ultime qui est comme l’étoile polaire de tout effort humain. Si vous êtes allergique au langage spirituel, ce livre n’est pas fait pour vous. Ici le divin apparaît à chaque page et les dimensions les plus élevées des choses s’ouvrent dans toutes les directions.

Je parlerai du bouddhisme, mais non pas tant d’un bouddhisme s’opposant à d’autres religions, que d’un bouddhisme comme éveil à des vérités universelles. Les intuitions essentielles du Bouddha et de Jésus me paraissent plus ou moins semblables. Nous n’avons pas à les imiter ni l’un, ni l’autre. Mais si, individuellement et collectivement, nous devons trouver notre propre voie, je suis convaincu que nous serons, pour l’essentiel, en accord avec eux.

En tant qu’êtres sensibles, ce n’est pas d’une manière abstraite que nous avons une intuition du Tout, bien que cela soit important. Nous faisons aussi l’expérience d’une relation et celle-ci est d’ordre personnel. Il y a une dimension, à la fois abstraite et personnelle, du sens spirituel, et les deux ont leur importance. Dans la méditation, nous pouvons contempler l’une ou l’autre dimension ou les deux. Quand nous faisons de l’accompagnement, nous nous situons à l’intérieur d’un tout spirituel qui apparaît vaste, mais aussi avec le sentiment que l’aide est intimement à portée de main.

Ce n’est pas vraiment là un chemin avec un but ou une fin. Nous continuons à cheminer. Le but est d’être sur la voie. L’éternité se reflète dans chaque moment et l’ultime dans le particulier. Mais mener une vie saine, c’est apprécier le changement et se rendre compte que la chose la plus parfaite peut mener au désastre et que la réalité la plus souillée peut être la plus fertile. Toute chose tend à se transformer en son contraire et ceux qui le comprennent pratiquent de telle sorte qu’ils s’en tiennent au juste milieu, sans pour autant rejeter totalement les extrêmes.

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